Ça a peut-être commencé tout petit. Un détail qui attire ton regard plus que le reste. Une matière qui te fait un effet que tu ne t'expliques pas. Une image qui revient, toujours la même, dans tes fantasmes. Et à un moment, cette petite voix : « c'est normal, ça ? ». Tu n'en as jamais parlé. Tu as peut-être tapé la question en navigation privée, à deux heures du matin, en espérant ne pas tomber sur n'importe quoi.
Si tu te reconnais là-dedans, sache une chose dès maintenant : tu es loin d'être seul·e, et avoir un fétiche ne fait pas de toi quelqu'un de « déréglé ».
Pourquoi ça compte de mettre des mots dessus
Le mot « fétichisme » traîne une image lourde, héritée de la psychiatrie du XIXe siècle et des faits divers. Du coup, beaucoup de gens vivent leur attirance dans le secret et la honte, alors qu'elle ne fait de mal à personne. Mettre des mots justes dessus, c'est souvent ce qui permet de passer de « qu'est-ce qui cloche chez moi ? » à « OK, c'est quelque chose que j'aime, comment je peux en profiter ? ».
C'est quoi, un fétiche, exactement ?
Dans le langage courant, on parle de fétiche quand une personne ressent une excitation sexuelle forte et récurrente liée à un objet, une matière ou une partie du corps qui n'est pas génitale. Les pieds, les chaussures, les collants, le cuir, le latex, la dentelle, les mains, une odeur, un uniforme.
Il y a en fait tout un spectre :
- une préférence : tu aimes bien, ça ajoute quelque chose, mais tu peux t'en passer ;
- un intérêt fort : ça fait régulièrement partie de tes fantasmes ou de tes pratiques ;
- un besoin : sans cet élément, l'excitation a du mal à venir.
Aucun de ces niveaux n'est un problème en soi. Et beaucoup de gens se situent à des endroits différents selon les périodes de leur vie.
Est-ce que c'est « normal » ?
Bonne question, et elle mérite mieux qu'un avis au doigt mouillé. Regardons ce qu'on sait.
La psychiatrie elle-même a changé de position. Depuis 2013, le DSM-5, le manuel de référence de l'Association américaine de psychiatrie, fait une distinction nette entre une paraphilie (un intérêt sexuel atypique, comme un fétiche) et un trouble paraphilique. Un fétiche ne devient un trouble que s'il cause une détresse importante à la personne ou perturbe sérieusement sa vie, ou s'il implique des personnes non consentantes. Autrement dit : un fétiche vécu sereinement, entre adultes d'accord, n'est pas une maladie.
Côté fréquence, les chiffres parlent d'eux-mêmes. Une équipe de chercheurs québécois menée par Christian Joyal a interrogé plus de 1 500 adultes sur 55 fantasmes sexuels. Leur conclusion : très peu de fantasmes sont réellement « rares », et beaucoup de ceux qu'on imagine marginaux sont en fait partagés par une grande partie de la population. Les auteurs invitent à juger un fantasme sur ses effets, pas sur son contenu.
Et le fétiche le plus répandu ? Une étude italo-suédoise dirigée par Claudia Scorolli a analysé 381 groupes de discussion en ligne réunissant au moins 5 000 personnes. Les préférences liées à des parties du corps ou à des objets qui leur sont associés dominaient, et les pieds (avec les chaussures, les chaussettes) arrivaient en tête.
À retenir
Ce qui compte, ce n'est pas l'objet de ton désir. C'est la façon dont tu le vis : est-ce que ça te fait du bien, est-ce que c'est consenti, est-ce que ça laisse de la place au reste de ta vie ? Si oui aux trois, il n'y a rien à « réparer ».
D'où ça vient ?
Honnêtement, personne ne le sait avec certitude. Plusieurs pistes existent : des associations faites tôt entre une sensation d'excitation et un objet présent à ce moment-là, la proximité dans le cerveau des zones qui traitent certaines parties du corps et les organes génitaux (une hypothèse souvent avancée pour les pieds), ou simplement la façon unique dont chacun·e construit son désir. Aucune ne suffit à tout expliquer.
Et au fond, tu n'as pas besoin de connaître l'origine de ton fétiche pour le vivre bien. On ne demande à personne de justifier pourquoi il ou elle aime le chocolat.
Explorer seul·e, d'abord
Avant d'en parler à quelqu'un, prendre un moment pour toi peut aider à y voir clair.
Qu'est-ce qui t'attire exactement ? La vue, le toucher, l'odeur, le son (le crissement du cuir, par exemple) ? Le fétiche en lui-même, ou ce qu'il représente, comme une forme de pouvoir, de vulnérabilité, d'élégance ? Est-ce que c'est plutôt un fantasme que tu aimes garder dans ta tête, ou quelque chose que tu as envie de vivre ?
Il n'y a pas de mauvaise réponse. Certaines personnes gardent leur fétiche comme un jardin secret toute leur vie, et c'est très bien. D'autres ont envie de le partager.
En parler à un ou une partenaire
C'est souvent l'étape qui fait le plus peur. Et si l'autre te regarde bizarrement ? Si ça change l'image qu'il ou elle a de toi ?
Quelques repères qui aident :
Choisis ton moment. Hors du lit, à un moment calme, sans pression de passer à l'acte tout de suite. Une balade, un repas, un message écrit si c'est plus facile pour toi.
Commence par le « pourquoi ça te plaît ». « J'adore la sensation du cuir, ça me donne l'impression de… » passe beaucoup mieux qu'une demande sèche. Tu partages une partie de toi, pas une commande.
Propose, n'impose pas. « Est-ce que ça te dirait d'essayer, un jour, peut-être ? » laisse la porte ouverte. Et prépare-toi à entendre « non », « pas maintenant » ou « je ne sais pas ». Ce sont des réponses légitimes.
Commence petit. Un vêtement dans une matière que tu aimes, une attention particulière portée aux pieds pendant un massage, un accessoire discret. Pas besoin d'arriver avec une mise en scène complète.
Par exemple, une personne attirée par les collants pourrait simplement demander à son ou sa partenaire d'en porter lors d'une soirée à deux, sans rien exiger de plus, et voir comment ça se passe pour chacun·e.
Consentement et sécurité : ton fétiche, ses limites
Ton fétiche t'appartient, mais le corps et le confort de l'autre lui appartiennent. Personne n'a à « accepter » ton fétiche pour prouver son amour, et personne n'est « coincé·e » parce qu'il ou elle dit non. Un fétiche impliquant une autre personne se vit uniquement avec son accord explicite, éclairé et révocable à tout moment. Pas de photos de pieds ou d'objets de quelqu'un sans son accord, pas de vêtements « empruntés », pas de contact « par surprise ». Côté corps : certaines matières demandent un minimum de précautions. Le latex peut provoquer des allergies (vérifie avant, surtout pour un vêtement porté longtemps), le cuir ou le latex serrés ne doivent pas couper la circulation, et tout ce qui touche des muqueuses doit pouvoir se nettoyer correctement.
Quand ça devient pesant
Parfois, un fétiche prend trop de place : tu te sens obsédé·e, en détresse, incapable de ressentir du désir autrement alors que tu le voudrais, ou ta relation en souffre sérieusement. Ce n'est pas le fétiche en lui-même qui pose problème dans ce cas, c'est la souffrance qui l'accompagne. Et elle mérite d'être prise au sérieux. Un·e sexologue ou un·e thérapeute formé·e aux sexualités diverses (qu'on dit « kink-aware ») peut t'aider, sans jugement et sans chercher à te « guérir » de qui tu es.
Ce que tu peux garder en tête
Ton fétiche ne dit rien de mal sur toi. Il dit quelque chose de ce qui te touche, et c'est une information qui a de la valeur. Tu peux choisir de la garder pour toi, de la partager, ou de la découvrir petit à petit.
Si tu as envie d'aller plus loin, et notamment vers des pratiques qui mêlent fétiche et jeux de pouvoir, l'Univers BDSM est fait pour ça. Et pour une entrée en douceur, commence par notre article sur le kink doux.
