"C'est une phase." "En vrai tu préfères un genre, avoue." "Ça veut dire que t'es infidèle par nature." Si tu es bi, tu as sûrement déjà entendu une version de ces phrases. De la part de gens hétéros, souvent. Mais parfois aussi de l'intérieur même de la communauté LGBTQ+. Et c'est fatigant, on ne va pas se mentir.
Il y a aussi la version silencieuse, celle qui ne se dit pas mais qui pèse : tu es en couple avec une personne d'un genre différent et tout le monde te lit comme hétéro. Tu es avec une personne du même genre et tout le monde te lit comme gay ou lesbienne. Ta bisexualité, elle, disparaît du tableau.
Pourquoi ça compte
Parce que ne jamais être vu·e tel·le qu'on est finit par coûter cher. Et parce que beaucoup de personnes bi passent des années à douter d'elles-mêmes, simplement parce que personne ne leur a donné une définition qui colle à leur vécu réel.
Alors, c'est quoi être bi ?
La définition la plus reprise vient de Robyn Ochs, militante bisexuelle américaine :
Robyn Ochs
"Je me dis bisexuelle parce que je reconnais en moi le potentiel d'être attirée, romantiquement et/ou sexuellement, par des personnes de plus d'un sexe et/ou genre, pas nécessairement en même temps, pas nécessairement de la même manière, et pas nécessairement au même degré." (traduction libre)
Relis la fin. Pas en même temps. Pas de la même manière. Pas au même degré. Être bi, ce n'est pas ressentir exactement 50/50 pour chaque genre, en permanence, comme sur une balance. Si c'était ça, la moitié des personnes bi douteraient d'elles-mêmes tout le temps. Et c'est justement ce qui arrive trop souvent.
Ton attirance peut pencher davantage d'un côté. Elle peut varier selon les périodes, selon les personnes. Tu peux n'avoir eu de relations qu'avec un seul genre jusqu'ici. Tout ça reste de la bisexualité. Tu n'as rien à prouver, et certainement pas par ton historique amoureux.
Bi, pan, queer : quelle différence ?
C'est une des questions qu'on entend le plus. Et la réponse honnête, c'est que les frontières sont floues et que les mots se chevauchent.
| Terme | Ce que les personnes y mettent souvent |
|---|---|
| Bisexuel·le | Attirance pour plus d'un genre. Pour beaucoup de personnes bi, ça inclut les personnes non-binaires et trans : le "bi" signifie "plus d'un", pas "deux" |
| Pansexuel·le | Attirance où le genre de la personne ne joue pas (ou très peu) dans l'attirance |
| Queer | Terme parapluie, plus politique, qui refuse de se fixer sur une catégorie précise |
Une idée reçue tenace veut que "bi" exclue les personnes trans ou non-binaires, et que "pan" soit la version inclusive. La plupart des collectifs bi contestent cette lecture depuis longtemps. Au fond, c'est à toi de choisir le mot qui te parle. Certaines personnes utilisent les deux, selon à qui elles parlent. C'est ok.
Combien de personnes sont concernées ?
Plus que ce que la visibilité laisse croire. L'enquête Contexte des sexualités en France (CSF-2023) de l'Inserm donne quelques repères :
| Se définit comme... (18-89 ans) | Femmes | Hommes |
|---|---|---|
| Bisexuel·le | 2,8 % | 2,3 % |
| Pansexuel·le | 1,5 % | 0,6 % |
| Homosexuel·le | 1,3 % | 2,3 % |
| Bisexuel·le, chez les 18-29 ans | 9,6 % | 4,3 % |
Autrement dit, chez les femmes, il y a plus de personnes qui se disent bi que de personnes qui se disent lesbiennes. Et chez les jeunes adultes, près d'une femme sur dix se dit bi. Pourtant, dans les séries, les discours publics et même dans beaucoup d'espaces LGBTQ+, la bisexualité reste le parent pauvre.
La biphobie, sous toutes ses formes
La biphobie, c'est le rejet ou le mépris spécifique envers les personnes bi. Elle prend des formes très concrètes :
- Le déni : "ça n'existe pas", "tu es juste gay et tu n'oses pas le dire", "tu es hétéro et tu cherches à te rendre intéressant·e".
- Le soupçon : les personnes bi seraient forcément infidèles, instables, jamais satisfaites.
- L'hypersexualisation : particulièrement pour les femmes bi, souvent réduites à un fantasme de plan à trois.
- L'effacement : ta bisexualité n'est mentionnée ni dans ton couple, ni dans les discours, ni dans les statistiques.
Il y a un détail qui dit beaucoup de choses. Dans son rapport 2026 sur les LGBTIphobies (données 2025), SOS homophobie recense 1 771 cas. Seuls une cinquantaine concernent spécifiquement la biphobie et la panphobie. Ça ne veut pas dire qu'elle est rare. Ça veut dire qu'elle est mal nommée, mal reconnue, souvent vécue comme "pas assez grave" pour être signalée.
Le mythe de l'infidélité
Être attiré·e par plus d'un genre ne veut pas dire avoir besoin de plus d'une personne. L'orientation dit qui peut te plaire, pas combien de personnes tu veux dans ta vie. Une personne bi peut être monogame, polyamoureuse, célibataire, exactement comme n'importe qui. Si tu veux creuser la question des configurations relationnelles, l'article sur les modèles relationnels en parle sans jugement.
Ce que l'invisibilité fait à la santé mentale
En 2018, une méta-analyse dirigée par Lori Ross (Université de Toronto) a compilé des dizaines d'études sur la dépression et l'anxiété. Résultat : les personnes bi présentent en moyenne des taux plus élevés que les personnes hétéros, mais aussi que les personnes gays et lesbiennes.
Pas parce que la bisexualité serait un problème en soi. Les chercheur·ses pointent plutôt ce qu'on appelle le stress minoritaire : le rejet répété, le fait de devoir sans cesse se justifier, et un sentiment d'être de trop partout. Pas assez hétéro pour certains, pas assez queer pour d'autres. Shiri Eisner, dans Bi: Notes for a Bisexual Revolution, parle de cette double exclusion comme d'un des nœuds de l'expérience bi.
Si tu te reconnais là-dedans, sache que ce que tu ressens a une cause extérieure. Ce n'est pas "toi qui compliques tout".
"Et si je n'étais pas vraiment bi ?"
C'est peut-être la question que les personnes bi se posent le plus souvent en silence. Parce que tu n'as eu des relations qu'avec un seul genre. Parce que ton attirance pour un genre te semble plus "floue" que pour l'autre. Parce que tu as peur de "prendre la place" de gens qui auraient plus le droit que toi de se dire bi.
Petit rappel : il n'existe pas de seuil d'expérience à atteindre. Personne ne vérifie ton historique à l'entrée. Si tu ressens une attirance, même occasionnelle, même moins forte, pour plus d'un genre, le mot bi est à toi si tu le veux. Et si un jour un autre mot te va mieux, tu pourras en changer sans avoir menti.
Ce doute, d'ailleurs, est souvent un effet direct de la biphobie ambiante. À force d'entendre que la bisexualité n'existe pas ou qu'elle est une étape, on finit par se demander si on n'invente pas. Tu n'inventes rien.
Et dans ton couple ?
Beaucoup de personnes bi se demandent s'il faut en parler à leur partenaire, surtout dans une relation qui "a l'air" hétéro ou homo. Il n'y a pas d'obligation. Mais pour beaucoup, c'est un soulagement de ne plus avoir une partie de soi dans l'ombre.
Si tu en parles, tu peux tomber sur des questions maladroites. "Ça veut dire que tu vas me manquer de quelque chose ?" Ce genre de peur est fréquent, et on peut y répondre avec calme : ton orientation existait déjà quand vous vous êtes rencontré·es, elle ne change rien à ce que tu ressens pour cette personne. Parler de sexe avec son ou sa partenaire donne quelques pistes pour aborder ce genre de conversation.
Pour refermer
Si tu es bi, pan, ou que tu te poses la question, ton vécu n'a pas besoin de ressembler à celui de quelqu'un d'autre pour être vrai. Te dire bi, sans avoir à le justifier à qui que ce soit, c'est déjà un acte qui compte. Et si tu n'es pas prêt·e à le dire, il reste vrai quand même.
