Un soir, entre ami·es, quelqu'un raconte qu'iel est en couple ouvert. Silence, puis les questions fusent. "Mais t'es pas jaloux·se ?" "C'est pas juste une excuse pour tromper ?" "Et si l'un·e de vous tombe amoureux·se ?" De l'autre côté de la table, quelqu'un d'autre se tait. Iel ne s'est jamais posé la question de son propre modèle, et s'aperçoit qu'iel ne sait pas trop quoi répondre.
Pourquoi ça compte
Parce que la plupart d'entre nous ont adopté un modèle relationnel sans jamais l'avoir choisi. On a grandi avec une norme, le couple exclusif, et on l'a suivie. Pour beaucoup de gens, elle convient très bien. Pour d'autres, elle ne convient pas, et ils ne savent pas qu'il existe d'autres façons de s'organiser, ou n'osent pas en parler.
Connaître les modèles existants ne t'oblige à rien. Ça te permet de choisir en connaissance de cause, y compris de choisir la monogamie, cette fois en le sachant. Et ça permet de parler avec des personnes qui vivent autrement, sans les clichés.
Il n'y a d'ailleurs pas de gagnant sur le plan du bien-être. En 2015, Justin Rubel et Anthony Bogaert ont passé en revue les recherches disponibles dans The Journal of Sex Research : les personnes en non-monogamie consensuelle présentent globalement un bien-être psychologique et une qualité de relation similaires à celles des personnes monogames. Un modèle n'est ni plus mature ni plus sain qu'un autre. Ce qui fait la différence, c'est la façon dont il est vécu.
La monogamie
Deux personnes s'engagent à une exclusivité, sexuelle et souvent affective. C'est le modèle majoritaire en France, et celui que la loi, les institutions et la culture présentent par défaut.
Ce qu'on oublie souvent : la monogamie aussi se négocie. Qu'est-ce qui compte comme une infidélité pour vous ? Un flirt ? Un fantasme ? Des messages ? De la pornographie ? Deux couples monogames peuvent avoir des règles très différentes sans le savoir. En parler n'a rien de suspect, c'est même une bonne idée.
Situation
Yanis et Clara sont ensemble depuis trois ans, en monogamie. En discutant, ils découvrent que pour Yanis, danser collé·e avec quelqu'un d'autre en soirée ne pose aucun problème, alors que pour Clara, c'est une limite. Ils n'avaient jamais posé la question. Ils ajustent, et le sujet n'est plus une source de malaise.
La non-monogamie consensuelle, c'est quoi ?
C'est un terme parapluie (en anglais consensual non-monogamy, souvent abrégé CNM ou ENM pour ethical non-monogamy) qui regroupe tous les modèles où les partenaires ont des relations sexuelles et/ou affectives avec d'autres personnes, en le sachant et en étant d'accord.
Le mot qui compte, c'est "consensuelle". Ce n'est pas de l'infidélité : tout le monde est informé et a accepté le cadre. Tromper quelqu'un en secret, que ce soit en monogamie ou en relation ouverte, reste une rupture de l'accord.
Ce n'est pas marginal non plus. Une étude publiée en 2017 dans le Journal of Sex & Marital Therapy (Haupert, Gesselman, Moors, Fisher et Garcia), menée sur deux échantillons nationaux de célibataires aux États-Unis (près de 9 000 personnes au total), montre qu'un peu plus d'une personne sur cinq déclare avoir vécu une forme de non-monogamie consensuelle au cours de sa vie. On manque de données équivalentes pour la France.
La relation ouverte
Un couple, qui reste le noyau de la relation, s'autorise des relations sexuelles avec d'autres personnes. En général, l'engagement affectif et amoureux reste réservé au couple.
Les règles varient énormément d'un couple à l'autre : ensemble ou séparément, avec des inconnu·es ou des personnes connues, en le racontant ou pas, uniquement en voyage, etc. L'échangisme (parfois appelé swing), où le couple rencontre d'autres personnes ou couples ensemble, en est une forme.
Le polyamour
Le polyamour, c'est avoir, ou être ouvert·e à avoir, plusieurs relations amoureuses en même temps, avec le consentement de toutes les personnes impliquées. La dimension affective est centrale, pas seulement sexuelle.
Il existe plusieurs façons de le vivre :
- hiérarchique : une relation "principale" (souvent un couple qui cohabite) et des relations "secondaires" ;
- non hiérarchique : aucune relation n'a par principe la priorité sur les autres ;
- en "polycule" : un réseau de personnes reliées entre elles par différentes relations, parfois en trio, parfois en configurations plus larges ;
- "solo poly" : une personne qui a plusieurs relations sans chercher à former un couple ou un foyer avec l'une d'elles.
Un des livres de référence sur le sujet est The Ethical Slut de Dossie Easton et Janet W. Hardy (1997, 3e édition en 2017), traduit en français sous le titre La salope éthique (Tabou, 2013). Le titre est volontairement provocateur ; le contenu est un guide très pratique sur l'honnêteté, la jalousie et les accords.
L'anarchie relationnelle
C'est le modèle le moins connu, et le plus déroutant au premier abord. Le terme a été popularisé par Andie Nordgren, en Suède, dans un court texte publié en 2006 (Relationsanarki i 8 punkter), puis traduit en anglais en 2012 sous le titre The short instructional manifesto for relationship anarchy.
L'idée : refuser les catégories et les hiérarchies imposées d'avance entre les relations. Il n'y a pas de "couple" d'un côté et "d'ami·es" de l'autre, avec des règles fixées par défaut. Chaque relation se construit selon ce que les personnes concernées veulent qu'elle soit : sexuelle ou non, amoureuse ou non, cohabitante ou non. Une amitié peut compter autant qu'une relation amoureuse.
L'anarchie relationnelle n'implique pas forcément plusieurs partenaires sexuel·les. Certaines personnes, notamment sur le spectre asexuel ou aromantique, s'y retrouvent justement parce qu'elle ne met pas le sexe au centre de la définition d'une relation importante.
Tableau récapitulatif
| Modèle | Exclusivité sexuelle | Exclusivité amoureuse | Structure |
|---|---|---|---|
| Monogamie | Oui | Oui | Couple, règles à définir à deux |
| Relation ouverte | Non | En général oui | Couple au centre, règles propres au couple |
| Polyamour hiérarchique | Non | Non | Relation(s) principale(s) et secondaire(s) |
| Polyamour non hiérarchique | Non | Non | Pas de priorité par principe |
| Anarchie relationnelle | Selon chaque relation | Selon chaque relation | Aucune catégorie imposée d'avance |
Ces cases sont des repères, pas des boîtes. Beaucoup de gens vivent entre deux modèles, ou passent de l'un à l'autre au fil de leur vie.
Ce qui compte, quel que soit le modèle
Quel que soit ton modèle, les mêmes ingrédients reviennent :
- Des accords explicites : qu'est-ce qui est ok, qu'est-ce qui ne l'est pas, qu'est-ce qu'on se dit ;
- Le droit de renégocier. Un accord n'est pas gravé dans le marbre. Si quelque chose ne va plus, on en reparle ;
- La santé sexuelle. Dès qu'il y a plusieurs partenaires, dans n'importe quel modèle, le dépistage régulier et la transparence sur les pratiques de protection deviennent un sujet à aborder franchement (voir l'outil Quel dépistage, quand ?) ;
- La jalousie, qui existe partout. Elle n'est pas réservée aux personnes monogames, ni absente chez les polyamoureux·ses. Kathy Labriola, conseillère spécialisée dans les relations ouvertes, en a fait le sujet de plusieurs livres, dont Love in Abundance (Greenery Press, 2010) ;
- Le consentement de chaque personne concernée, pas seulement du couple de départ. Les partenaires "extérieur·es" ont aussi des besoins, des limites, et le droit d'être informé·es du cadre.
Piège fréquent
Ouvrir une relation pour "sauver" un couple qui va mal, ou accepter un modèle pour ne pas perdre l'autre, se passe rarement bien. Un accord accepté sous la peur n'est pas vraiment libre. Si tu te reconnais là, prends le temps d'en parler, éventuellement avec un·e thérapeute familier·e des différents modèles.
Et toi, où tu te situes ?
Peut-être que tu te reconnais pleinement dans un modèle. Peut-être que tu n'en sais rien, et c'est très bien aussi. Quelques questions pour y réfléchir, seul·e ou à deux :
- Qu'est-ce que l'exclusivité représente pour moi ? De la sécurité, une preuve d'amour, une contrainte, autre chose ?
- Qu'est-ce que je ressens à l'idée que mon ou ma partenaire désire quelqu'un d'autre ?
- Est-ce que j'ai choisi mon modèle actuel, ou est-ce qu'il s'est imposé par défaut ?
Il n'y a pas de mauvaise réponse. Choisir la monogamie après y avoir réfléchi vaut exactement autant que choisir le polyamour après y avoir réfléchi. Si tu veux ouvrir la discussion avec ton ou ta partenaire, Parler de sexe avec son ou sa partenaire t'aidera à trouver les premiers mots, et les styles d'attachement peuvent éclairer certaines de tes réactions.
