Tu as peut-être remarqué ça : dès que tu t'intéresses au BDSM, tu croises beaucoup de personnes queer. Des couples de femmes, des hommes gays, des personnes trans et non-binaires, des gens qui se disent simplement "queer" sans préciser. Et inversement, dans pas mal d'espaces LGBTQ+, le kink semble moins tabou qu'ailleurs.
Coïncidence ? Pas vraiment.
Pourquoi ça compte
Parce que si tu es queer et que le BDSM t'attire, tu peux avoir l'impression de cumuler deux "étrangetés". Et parce que si tu es kinky et que tu te poses des questions sur ton orientation ou ton genre, tu peux te demander si l'un "explique" l'autre. Comprendre ce que ces deux univers ont en commun aide à ne pas s'enfermer dans ce genre de faux dilemme.
Une histoire qui s'est écrite ensemble
Après la Seconde Guerre mondiale, dans plusieurs grandes villes occidentales, des hommes gays ont construit une culture autour du cuir, souvent appelée "leather". Codes vestimentaires, rituels, rapports de pouvoir assumés, transmission entre générations : une bonne partie de ce qu'on appelle aujourd'hui la culture BDSM vient de là. L'anthropologue américaine Gayle Rubin a passé des décennies à documenter cette histoire, qu'elle a aussi défendue dans son texte fondateur Thinking Sex (1984).
Dans les années 1970 et 1980, des lesbiennes ont elles aussi revendiqué le BDSM, en plein débat féministe très vif sur la sexualité, souvent appelé les "sex wars". Certaines féministes voyaient le sadomasochisme comme une reproduction de la domination patriarcale. D'autres répondaient qu'une domination choisie, négociée et consentie n'avait rien à voir avec l'oppression subie. Ce débat a beaucoup nourri la réflexion sur le consentement qu'on utilise encore aujourd'hui.
Et quand l'épidémie de sida a frappé, les communautés leather gay ont été parmi les premières à organiser la prévention et la solidarité, avec un sens du soin collectif qu'on retrouve aujourd'hui dans la notion d'aftercare.
Pourquoi tant de personnes queer se retrouvent dans le kink
Quelques chiffres existent. Une grande enquête australienne représentative, menée par Juliet Richters et son équipe (2008), a trouvé qu'environ 1,8 % des personnes sexuellement actives avaient pratiqué le BDSM dans l'année, et que c'était plus fréquent chez les personnes gays, lesbiennes et bi. Une étude plus récente, menée par Caroline Boyd-Rogers et Geoffrey Maddox (2022) auprès de 289 pratiquant·es, comptait 188 personnes LGBTQIA+, soit près des deux tiers de l'échantillon (recruté en ligne, donc pas représentatif, mais parlant).
Au-delà des chiffres, il y a des raisons plus intimes.
Tu as déjà dû tout réinventer. Quand tu es queer, le script "classique" de la sexualité ne te concerne pas vraiment. Qui fait quoi, qui commence, ce qui "compte" comme du sexe : tu as dû te poser ces questions. Le BDSM demande exactement ça, négocier, nommer, choisir.
Tu connais déjà le prix du secret. Parler de désirs "hors norme", faire son coming out, choisir à qui le dire : les personnes queer ont souvent une longueur d'avance sur ces compétences. Faire son coming out et faire un "coming out kink" se ressemblent beaucoup.
Tu as besoin de communauté. Les pratiquant·es LGBTQIA+ de l'étude de Boyd-Rogers et Maddox rapportaient moins de soutien de leur famille que les pratiquant·es hétéros, mais plus d'implication dans les communautés kink. Pour beaucoup, ces espaces deviennent une famille choisie.
Le kink n'explique pas l'orientation, et inversement
Être queer ne "rend" pas kinky. Être kinky ne "rend" pas queer. Beaucoup de personnes queer n'ont aucun intérêt pour le BDSM, et beaucoup de pratiquant·es sont hétéros et cis. Les deux se croisent souvent, ils ne se causent pas. Et ni l'un ni l'autre n'est un trouble : une étude néerlandaise (Wismeijer et van Assen, 2013) trouvait même chez les pratiquant·es BDSM un bien-être en moyenne égal ou supérieur au groupe témoin.
Jouer avec les rôles et le genre
C'est un des endroits où les deux univers se rencontrent le plus joliment. Dans le BDSM, les rôles (dominant·e, soumis·e, switch, top, bottom) ne dépendent pas du genre. Une femme peut dominer un homme, deux hommes peuvent échanger les rôles d'une fois à l'autre, une personne non-binaire peut être daddy, et ce mot n'a pas besoin d'être genré.
Certaines personnes utilisent aussi la scène pour explorer leur genre : se faire appeler par d'autres pronoms le temps d'un jeu, porter des vêtements associés à un autre genre, incarner une masculinité ou une féminité qu'elles n'expriment pas au quotidien. Pour certaines personnes trans ou en questionnement, c'est un espace sûr pour tester des choses. Pour d'autres, c'est juste un jeu, sans rien dire de leur identité.
Deux précautions, quand même.
Pour les personnes trans, certains jeux peuvent toucher à la dysphorie de manière imprévue : un mot, une partie du corps, un rôle. La négociation avant la scène est l'endroit pour poser ces limites. Notre article sur sexualité et transidentité en parle plus en détail.
Et le jeu de genre ne doit jamais devenir une moquerie de l'identité de quelqu'un. Jouer avec les rôles, oui. Mégenrer une personne trans "pour le jeu" sans qu'elle l'ait explicitement demandé et négocié, non.
Sécurité et consentement
Les jeux qui touchent au genre, à l'humiliation ou à l'identité sont parmi les plus chargés émotionnellement. Négocie-les en détail avant, avec des limites claires et un safeword. Prévois un aftercare, parce que ce type de scène peut remuer des choses profondes, même quand elle se passe bien. Si tu débutes, les cadres SSC, RACK et PRICK et l'aftercare posent les bases.
Le kink a-t-il sa place dans les fiertés ?
Chaque année ou presque, le même débat revient dans les communautés LGBTQ+ : faut-il des tenues fetish et des personnes en cuir dans les marches des fiertés ? Certain·es trouvent que ça "dessert la cause" et donne une image trop sexuelle des personnes queer. D'autres rappellent que le kink fait partie de l'histoire du mouvement depuis le début, et que la respectabilité n'a jamais protégé grand monde.
On ne va pas trancher ce débat à ta place. Mais il dit quelque chose d'important : même dans les espaces queer, tu peux croiser du jugement sur tes pratiques. Et dans les espaces kink, tu peux croiser de l'homophobie, de la biphobie ou de la transphobie. Beaucoup de personnes queer et kinky ont cette impression d'être toujours un peu "trop" quelque part.
Si c'est ton cas, sache que c'est une expérience très partagée, et que ce n'est pas à toi de choisir une moitié de toi-même. Tu peux être pleinement queer et pleinement kinky. Les deux peuvent cohabiter en toi sans que l'un rogne sur l'autre.
Trouver des espaces vraiment inclusifs
Tous les espaces kink ne sont pas accueillants pour les personnes queer. Et tous les espaces queer ne sont pas accueillants pour le kink. Quelques signaux qui aident à faire le tri :
- Une charte de consentement écrite, connue et appliquée, avec des personnes identifiées à qui signaler un problème.
- Les pronoms respectés, demandés ou affichés sans que ça fasse lever les yeux au ciel.
- Pas de "tenue réglementaire" genrée ou de règles d'accès différentes selon le genre.
- Des événements ou des soirées dédiées (femmes et minorités de genre, personnes trans, personnes racisées) : c'est souvent le signe que l'orga a réfléchi à qui se sent en sécurité.
- Des retours de personnes concernées. Le bouche-à-oreille reste ce qu'il y a de plus fiable.
Et fais confiance à ton ressenti. Si un espace te met mal à l'aise, si on te fétichise pour ton identité ou si on ignore tes limites, tu as le droit de partir. Tout de suite, sans explication.
Pour refermer
Si tu es queer et que le BDSM t'attire, tu arrives dans un univers qui porte déjà une part de ton histoire. Tu n'as rien à justifier, ni ton orientation, ni tes envies. Prends le temps de trouver des personnes et des espaces qui respectent les deux.
