Il y a ce moment, juste après. Tu viens de te faire du bien, seul·e ou avec quelqu'un, et au lieu d'un apaisement, c'est une espèce de malaise qui arrive. Tu as envie de passer vite à autre chose. De ne pas y penser. Parfois tu te sens même un peu sale, sans pouvoir expliquer pourquoi.
Ou alors ça se passe avant. Tu voudrais dire ce que tu aimes, demander quelque chose, et les mots restent coincés. Rougir, bafouiller, changer de sujet.
Si tu reconnais l'une de ces scènes, on veut commencer par une chose : ce que tu ressens n'est pas ridicule, et tu n'es pas la seule personne à le vivre. C'est même l'une des émotions les plus répandues autour de la sexualité. C'est aussi l'une de celles dont on parle le moins, et ce n'est pas un hasard.
Pourquoi c'est important d'y regarder de plus près
La honte ne reste pas sagement dans son coin. Elle peut couper l'envie, rendre le plaisir difficile, empêcher de poser des limites ou de dire non, pousser à éviter les consultations médicales, compliquer un coming out. Elle s'infiltre dans la relation à l'autre et dans la relation à soi. Comprendre comment elle fonctionne, c'est récupérer un peu de marge de manœuvre face à elle.
Honte et culpabilité : pas la même chose
La chercheuse américaine Brené Brown, qui a passé une grande partie de sa carrière à étudier la honte, fait une distinction qui aide énormément.
La culpabilité, c'est : "j'ai fait quelque chose de mal". Elle porte sur un acte. Elle peut être utile, parce qu'elle pousse à réparer, à s'excuser, à changer de comportement.
La honte, c'est : "je suis quelqu'un de mal". Elle porte sur ce que tu es. Brown la définit comme le sentiment intensément douloureux de croire qu'on est défectueux et donc indigne d'amour, d'appartenance et de lien.
Brené Brown
"La honte est le sentiment ou l'expérience intensément douloureuse de croire que nous sommes défectueux et donc indignes d'amour et d'appartenance." (traduction libre de I Thought It Was Just Me, 2007, et Daring Greatly, 2012)
Tu vois la différence ? Face à la culpabilité, on peut agir. Face à la honte, on a surtout envie de se cacher. Et dans la sexualité, la honte porte presque toujours sur ce qu'on est (ses désirs, son corps, son orientation, ses fantasmes, son plaisir) bien plus que sur ce qu'on a fait.
D'où elle vient
Personne ne naît avec honte de son corps ou de son désir. Elle s'apprend. Et, franchement, elle s'apprend souvent très tôt, sans que personne n'ait eu l'intention de la transmettre.
Le silence à la maison. Un sujet dont on ne parle jamais devient un sujet dont on comprend qu'il est dangereux. Un enfant qui voit les adultes changer de chaîne, rougir ou le gronder quand il se touche retient une leçon simple : "ça, c'est mal".
Les messages religieux ou moraux. Selon le milieu où tu as grandi, tu as peut-être entendu que le plaisir était un péché, que certaines envies étaient impures, que le corps devait être maîtrisé. Même si tu t'es éloigné·e de ces croyances, elles laissent souvent des traces dans les réflexes émotionnels.
Les doubles standards. Les mêmes comportements ne sont pas jugés de la même façon selon le genre. Une femme qui a beaucoup de partenaires risque le mépris. Un homme qui en a peu risque la moquerie. Et les personnes qui ne rentrent pas dans ces cases reçoivent souvent des deux côtés.
Les normes sur l'orientation et l'identité. Grandir en étant queer, trans, bi, asexuel·le, dans un environnement qui ne te reflète pas, c'est apprendre très tôt que quelque chose en toi "ne va pas". Cette honte-là n'a rien à voir avec qui tu es. Elle vient du regard des autres.
Les comparaisons. Avec la pornographie, avec les récits des ami·es, avec les séries. On finit par croire qu'il existe une "bonne" façon d'avoir un corps, un désir, une performance, et qu'on n'y est pas.
Les expériences blessantes. Une remarque humiliante d'un·e partenaire, une moquerie à l'adolescence, et parfois des violences sexuelles. Après une agression, énormément de personnes ressentent de la honte, comme si elles étaient responsables de ce qu'on leur a fait. Elles ne le sont pas. Jamais.
Si ta honte est liée à une violence
Si une partie de ce que tu ressens vient d'une agression, d'un abus ou d'un rapport que tu n'as pas choisi, tu mérites un accompagnement adapté, et tu n'as pas à le traverser seul·e. La ligne Viols Femmes Informations (0 800 05 95 95) du Collectif féministe contre le viol est gratuite et anonyme, du lundi au vendredi de 10 h à 19 h, et accueille toute personne concernée. Les centres régionaux du psychotraumatisme proposent des consultations spécialisées : tu peux trouver le plus proche sur la carte du CN2R (cn2r.fr). Et si tu traverses un moment où tu penses à mourir, le 3114 répond 24 h/24, 7 j/7, gratuitement.
Comment elle se manifeste
La honte sait se déguiser. Elle ne dit pas toujours son nom. Voici quelques formes qu'elle prend souvent :
- l'impossibilité de dire ce que tu aimes, ou même de le penser clairement ;
- un plaisir qui se coupe au moment où il monte ;
- le besoin de tout faire dans le noir, vite, sans en reparler ;
- l'envie de te "punir" après un moment de désir (te dévaloriser, te promettre de ne plus recommencer) ;
- une difficulté à consulter un·e médecin pour une question intime ;
- des blagues sur ta propre sexualité pour ne jamais en parler sérieusement.
Aucun de ces signes n'est une preuve à lui seul. Mais si plusieurs te parlent, c'est peut-être que la honte a pris plus de place que tu ne le pensais.
Comment commencer à la défaire
La bonne nouvelle, c'est que la honte a un point faible. Brené Brown le résume avec une image : placée dans une boîte de Petri, la honte a besoin de trois ingrédients pour se développer, le secret, le silence et le jugement. Mets-y de l'empathie, et elle ne survit pas.
Ça donne quelques pistes très concrètes.
Nommer ce qui se passe. Juste reconnaître : "là, c'est de la honte". Ça paraît minuscule. Ça ne l'est pas. Nommer une émotion la sort du brouillard et te redonne un peu de recul.
Chercher d'où vient la voix. Quand tu entends "c'est sale", "c'est pas normal", "t'es bizarre", demande-toi : à qui appartient cette phrase, à l'origine ? Un parent, un prof, une religion, un ex ? Très souvent, tu découvres que ce n'est pas ta voix. C'est une voix que tu as empruntée.
En parler à quelqu'un de sûr. Pas à tout le monde. À une personne dont tu sais qu'elle t'accueillera sans jugement : un·e ami·e, un·e partenaire, un·e thérapeute. Dire à voix haute ce qu'on n'a jamais dit, et voir que l'autre ne recule pas, c'est l'un des gestes les plus réparateurs qui existent.
Te parler comme tu parlerais à quelqu'un que tu aimes. Si un·e ami·e te confiait exactement ce que tu ressens, qu'est-ce que tu lui répondrais ? Probablement pas ce que tu te dis à toi.
T'informer. Beaucoup de honte vient de l'ignorance. Découvrir que ce qu'on croyait honteux est partagé par des millions de personnes change beaucoup de choses. C'est d'ailleurs une bonne partie de la raison d'être de Black Bond.
Une situation fréquente
Une personne a grandi en entendant que la masturbation était un péché. Adulte, elle n'y croit plus du tout, et pourtant elle se sent mal à chaque fois. Un jour, elle remarque que la phrase qui tourne dans sa tête est mot pour mot celle d'un adulte de son enfance. Elle ne disparaît pas d'un coup. Mais la personne commence à pouvoir lui répondre : "c'était ton avis, ce n'est pas le mien".
Quand se faire accompagner
La honte sexuelle peut être tenace, surtout quand elle s'est installée tôt ou qu'elle est liée à une blessure. Si elle t'empêche de vivre ta sexualité, de te sentir bien dans ton corps ou dans ta relation, un accompagnement fait souvent gagner des années.
Où trouver de l'aide
Un·e sexologue ou un·e psychologue formé·e aux questions de sexualité peut t'aider à défaire ces nœuds à ton rythme. Tu peux chercher dans l'annuaire de l'AIUS (aius.fr) ou celui du Syndicat national des médecins sexologues (snms.org). Pour une première écoute sans jugement, le Numéro Vert "Sexualités, contraception, IVG" du Planning familial (0 800 08 11 11) est gratuit et anonyme. Si tu as entre 12 et 25 ans, Fil Santé Jeunes (0 800 235 236) répond tous les jours de 9 h à 23 h.
Pour refermer
La honte t'a peut-être accompagné·e longtemps, et elle ne va sans doute pas partir en une lecture. Ce n'est pas grave. Ce qui compte, c'est de savoir qu'elle n'est pas une vérité sur toi. C'est une histoire qu'on t'a racontée, et tu as le droit d'en écrire une autre, à ton rythme.
Si ta honte porte surtout sur ce que tu imagines, l'article sur les fantasmes risque de te faire du bien.
