Tes potes parlent d'une personne "trop canon", d'une envie irrépressible, d'un crush qui les empêche de dormir. Toi, tu écoutes. Tu comprends que la personne est jolie, objectivement. Mais cette envie-là, ce truc qui semble tellement évident pour les autres, tu ne le ressens pas. Ou très peu. Ou seulement dans des circonstances très particulières.
Et à force, tu finis par te demander si tu es en retard, bloqué·e, ou "pas normal·e". On te dit que tu n'as pas encore rencontré la bonne personne. Que c'est les hormones. Que ça viendra.
Et si rien de tout ça n'était vrai ?
Pourquoi ça compte
Parce que beaucoup de personnes asexuelles passent des années à se croire malades avant de tomber, souvent par hasard, sur le mot qui décrit leur expérience. Et ce mot change tout : il transforme "il y a un problème chez moi" en "je fonctionne comme ça, et d'autres aussi".
Ce qu'est l'asexualité
Une personne asexuelle ressent peu ou pas d'attirance sexuelle envers les autres. C'est la définition reprise par AVEN (Asexual Visibility and Education Network), la principale communauté ace internationale, et en France par l'AVA (Association pour la visibilité asexuelle).
Le mot important, c'est attirance. Pas pratique. Pas libido. Pas capacité à aimer.
| Ce que l'asexualité est | Ce qu'elle n'est pas |
|---|---|
| Peu ou pas d'attirance sexuelle envers les autres | Un choix, comme l'abstinence ou le célibat volontaire |
| Une orientation, au même titre que les autres | Un trouble, un blocage, une conséquence de trauma |
| Compatible avec l'amour, le couple, la tendresse | Une incapacité à aimer ou à être aimé·e |
| Parfois compatible avec une sexualité active | Forcément un refus total du sexe |
Oui, tu as bien lu la dernière ligne. Certaines personnes asexuelles ont des relations sexuelles. Par envie de faire plaisir à un·e partenaire, par curiosité, pour la sensation physique, pour la proximité. Ce qui manque, c'est l'attirance envers une personne précise, pas forcément tout le reste.
Combien de personnes ?
C'est difficile à mesurer, parce que beaucoup de gens ne connaissent même pas le mot. Le chiffre le plus souvent cité vient d'une étude du psychologue canadien Anthony Bogaert, publiée en 2004 : dans un échantillon britannique représentatif de plus de 18 000 personnes, environ 1 % disaient n'avoir jamais ressenti d'attirance sexuelle pour qui que ce soit.
Un pour cent, ça paraît peu. À l'échelle de la France, ça ferait plusieurs centaines de milliers de personnes. Pas vraiment une anomalie, donc.
Un spectre, pas un bloc
"Ace" (prononcé à l'anglaise, "éïce") sert souvent de mot parapluie pour tout le spectre asexuel. Parce qu'entre "jamais" et "souvent", il y a beaucoup de nuances.
| Terme | En quelques mots |
|---|---|
| Asexuel·le | Pas ou très peu d'attirance sexuelle |
| Graysexuel·le (ou "gray-ace", "grisexuel·le") | Une attirance rare, faible, ou dont on n'est jamais bien sûr·e |
| Demisexuel·le | Une attirance qui n'apparaît qu'après un lien émotionnel fort avec la personne |
| Aromantique | Peu ou pas d'attirance romantique (peut concerner des personnes ace ou non) |
La demisexualité parle à beaucoup de monde, d'ailleurs. Si tu ne ressens rien pour quelqu'un tant que tu ne le connais pas vraiment, puis que ça arrive, doucement, après des mois d'amitié, c'est peut-être un mot qui peut t'aider.
Asexualité ou baisse de désir : comment faire la différence ?
C'est la question qui inquiète le plus, et elle mérite une vraie réponse. Parce que d'un côté, on ne veut pas "pathologiser" une orientation. De l'autre, une baisse de désir peut avoir des causes médicales ou psychologiques qui méritent d'être regardées.
Quelques questions qui aident à y voir clair :
- Est-ce que ça a toujours été comme ça ? L'asexualité est souvent présente depuis toujours, ou depuis la puberté. Une baisse de libido, elle, est un changement : il y avait de l'envie, et elle a diminué.
- Est-ce que ça te fait souffrir en soi ? Ou est-ce que c'est surtout le regard des autres, la pression du couple, les normes, qui pèsent ?
- Est-ce qu'il y a un contexte ? Traitement médical, période de stress, dépression, changement hormonal, fatigue, difficultés relationnelles.
Le manuel de référence de la psychiatrie américaine, le DSM-5 (2013), a d'ailleurs intégré cette distinction : si une absence durable de désir s'explique mieux par le fait que la personne se définit comme asexuelle, le diagnostic de trouble du désir ne doit pas être posé. Une orientation, pas un symptôme.
Point d'attention
Si ton désir a changé récemment et que ça te fait souffrir, ça vaut le coup d'en parler à un·e médecin ou un·e sexologue. Certains médicaments, notamment des antidépresseurs, peuvent jouer. Et si c'est ton entourage ou ton couple qui fait pression pour que tu "consultes" alors que tu te sens bien comme tu es, tu as le droit de dire non. Notre article sur le désir sexuel explique ce qui le fait varier.
Aimer quand on est ace
Une des idées reçues les plus blessantes, c'est que les personnes asexuelles seraient "froides", incapables d'aimer. C'est faux.
Beaucoup de personnes ace sont en couple, amoureuses, engagées. Certaines avec des partenaires ace elles aussi, d'autres avec des personnes allosexuelles (qui ressentent de l'attirance sexuelle). Dans ce cas, la question du sexe demande de la discussion, comme dans n'importe quel couple où les envies diffèrent. Certaines personnes ace sont ouvertes à une sexualité partagée, d'autres non. Certains couples trouvent des arrangements, y compris des relations ouvertes. Aucune formule n'est la bonne pour tout le monde.
Ce qui compte, c'est que personne ne se force. Une personne ace qui a des rapports sexuels pour ne pas perdre son ou sa partenaire, sans vraie envie de le faire, n'est pas dans une situation saine. Un consentement donné par peur n'en est pas vraiment un. Les bases du consentement reviennent là-dessus.
Par exemple
Iel pourrait dire à son ou sa partenaire : "Je t'aime, j'aime être proche de toi, et le sexe ne me manque pas. Est-ce qu'on peut chercher ensemble ce qui fonctionne pour nous deux, sans que l'un de nous fasse semblant ?"
Et puis il y a les personnes ace qui ne cherchent pas de couple du tout. Leur vie affective passe par l'amitié, la famille choisie, la communauté. La journaliste Angela Chen, dans Ace (2020), montre bien à quel point notre société place la sexualité au centre de tout, au point de rendre invisibles d'autres formes d'intimité tout aussi fortes.
Ce qu'on entend (trop) souvent
"Tu n'as pas encore trouvé la bonne personne." "C'est un problème d'hormones." "Tu as dû vivre quelque chose de grave." "Tu vas le regretter." Si ces phrases te sont familières, tu sais combien elles peuvent user.
Il y a aussi la version plus insidieuse, dans le couple : "Si tu m'aimais vraiment, tu aurais envie." C'est une phrase qui fait très mal, parce qu'elle transforme une orientation en preuve d'amour manquante. Or l'amour et l'attirance sexuelle sont deux choses différentes, et l'une peut exister pleinement sans l'autre. Si tu l'entends, tu peux répondre calmement que ton amour n'a jamais dépendu de ça, et que ce n'est pas un effort que tu refuses de faire.
Certaines personnes ace ont vécu des traumas, comme n'importe qui. Mais l'asexualité n'est pas une "conséquence" à réparer. Et quand quelqu'un te dit que tu n'as pas trouvé la bonne personne, il sous-entend que ton ressenti est une erreur à corriger. Ce n'est pas le cas.
Pour refermer
Si tu te reconnais dans ces lignes, prends le temps. Tu n'as pas besoin d'être sûr·e à 100 % pour te dire ace, ni de rester ace toute ta vie pour que ce mot t'aide aujourd'hui. Ton rapport à l'attirance est le tien, et il n'a rien à envier à celui des autres.
