On parle de sexualité comme on parlerait d'autre chose d'important.

Sub drop et dom drop : gérer l’après

La scène était belle. Et pourtant, le lendemain, ou trois jours plus tard, tu te sens vide, triste, à fleur de peau, sans comprendre pourquoi. Ça a un nom, ça touche les deux rôles, et ça se traverse beaucoup mieux quand on sait le reconnaître.

9 min de lectureNiveau :

Clément et l’équipe Black Bond

Pas encore relu par un·e professionnel·le

Article en relecture. Il reste lisible, mais il n'est pas encore publié : il attend sa relecture avant la mise en ligne.

Après l’intensité, la descente : une courbe qui chute et un arc souple qui la recueille.

Dans cet article

    La scène s'est bien passée. Vraiment bien, même. Tu t'es senti·e proche de l'autre, en confiance, porté·e. Et puis le lendemain, au travail, une vague bizarre te tombe dessus. Envie de pleurer devant ton café. Irritation pour un rien. Une petite voix qui demande si tout ça était bien normal, si tu n'es pas allé·e trop loin, si l'autre pense encore à toi. Tu ne comprends pas. C'était une bonne soirée. Alors pourquoi tu te sens comme ça ?

    Pourquoi ça compte d'en parler ? Parce que le drop est courant, et que la plupart des gens le vivent la première fois sans savoir que ça existe. Ils se disent qu'ils ont un problème, que le BDSM n'est peut-être pas pour eux, que leur partenaire leur a fait du mal. Mettre un mot dessus, c'est déjà enlever une bonne partie de l'angoisse.

    C'est quoi, le drop ?

    Le drop, c'est la redescente émotionnelle et physique qui peut suivre une scène intense. On parle de sub drop quand il touche la personne qui était soumise ou qui recevait, de dom drop (ou top drop) quand il touche celle qui menait. Oui, les deux existent. On y revient.

    Il n'arrive pas après chaque scène, ni chez tout le monde. Il peut être léger (un coup de fatigue, un peu de mélancolie) ou plus lourd (plusieurs jours de tristesse, d'anxiété, de honte). Il n'est pas le signe que la scène était mauvaise. Il arrive très souvent après des scènes qui ont été très bonnes.

    Deux drops, deux moments

    Le chercheur Richard Sprott et la travailleuse sociale Anna Randall, dans un article de 2016 publié dans le Journal of Positive Sexuality, proposent de distinguer deux phénomènes qu'on met souvent sous le même mot.

    Le drop immédiat arrive dans les minutes ou les heures qui suivent la scène. Le corps sort d'un état d'alerte intense, et ça se sent : grosse fatigue, frissons, sensation de froid, tremblements, pensées un peu confuses, parfois des larmes. L'explication qui circule le plus dans la communauté parle de la retombée de l'adrénaline et des endorphines. Sprott et Randall notent que c'est plausible, mais qu'aucune étude ne l'a encore vraiment testé.

    Ce qu'on sait, c'est que le corps réagit bel et bien. En 2009, Brad Sagarin et son équipe ont mesuré le cortisol (une hormone liée au stress) chez 58 pratiquant·es avant et après des scènes. Le cortisol montait pendant la scène chez les personnes attachées, qui recevaient des sensations ou suivaient des consignes, pas chez celles qui les donnaient. Et chez les couples dont la scène s'était bien passée, le stress physiologique baissait ensuite et le sentiment de proximité augmentait.

    Le drop différé arrive plus tard : le lendemain, deux jours après, parfois jusqu'à une semaine. C'est celui qui surprend le plus, parce qu'on ne fait plus le lien avec la scène. Tristesse, sentiment de vide, irritabilité, culpabilité, anxiété, impression d'être à vif. Pour Sprott et Randall, ce drop-là ressemble moins à une réaction chimique qu'à une forme de deuil : on a vécu un moment très fort, et le retour à la vie ordinaire fait ressentir le manque. Ils le comparent à ce que vivent certain·es comédien·nes à la fin d'une série de représentations, ou des athlètes après une grande compétition. Parfois, le drop accompagne aussi un changement dans la façon dont on se voit : on vient de découvrir une partie de soi, et il faut lui faire de la place.

    Drop immédiatDrop différé
    QuandMinutes à heures après la scèneLendemain, jusqu'à environ une semaine
    RessentiFatigue, froid, tremblements, larmes, confusionTristesse, vide, culpabilité, anxiété, irritabilité
    Hypothèse principaleRetombée physique après l'état d'alerteRéaction de « deuil » après un moment intense, ou remaniement de l'image de soi
    Ce qui aideChaleur, eau, sucre, présence, reposContact, parole, reconnaissance de ce qui se passe, patience

    Le dom drop existe, et on en parle trop peu

    On imagine souvent que la personne dominante sort de la scène intacte, puisqu'elle « contrôlait ». C'est faux. Mener une scène demande une concentration énorme, et on peut en ressortir épuisé·e. Surtout, le dom drop prend souvent la forme d'une culpabilité : est-ce que je suis allé·e trop loin ? Qu'est-ce que ça dit de moi, d'avoir aimé faire ça à quelqu'un que j'aime ? Est-ce que je suis quelqu'un de mauvais ?

    Ces questions sont d'autant plus difficiles que les dominant·es ont souvent l'impression de ne pas avoir le droit de demander du soutien. C'est leur rôle de prendre soin, pas d'être pris·es en charge. Du coup, beaucoup gardent ça pour eux. Et le drop s'installe.

    Si tu mènes des scènes, sache que ce que tu ressens est normal et que tu as droit à ton propre aftercare. Si tu es la personne soumise, un simple « et toi, ça va ? » après la scène ou le lendemain peut changer beaucoup de choses pour l'autre.

    Traverser un drop : écoute, douceur, et prendre le temps

    On pourrait te donner une liste de techniques. En vrai, tout tient en trois attitudes : être à l'écoute, être doux·ce, et prendre le temps.

    Être à l'écoute, de toi comme de l'autre. Le drop se voit rarement de l'extérieur. Il se dit, si on laisse la place pour qu'il se dise. Demande comment ça va, et attends vraiment la réponse. Et si c'est toi qui dropes, essaie de nommer ce qui se passe, même maladroitement : « je crois que je suis en drop ».

    Être doux·ce. Avec ton corps : chaleur, couverture, une boisson chaude ou de l'eau, quelque chose de sucré, un vrai repas, du sommeil. Avec ta tête : ce que tu ressens n'est pas une preuve que tu as fait quelque chose de mal. Évite les grandes décisions (« j'arrête tout », « je le ou la quitte ») pendant un drop. Elles méritent d'être prises à tête reposée.

    Prendre le temps. Le drop ne se règle pas en une soirée. Un check-in le lendemain, puis un autre deux ou trois jours plus tard, c'est souvent ce qui fait la différence. Un message suffit : « Je pense à toi. Comment tu te sens depuis samedi ? »

    À quoi ça peut ressembler

    Deux jours après une scène, une personne soumise envoie : « Je suis un peu bizarre aujourd'hui, j'ai le moral dans les chaussettes et je sais pas trop pourquoi. » Sa ou son partenaire pourrait répondre : « Merci de me le dire. Ça ressemble à un drop, c'est pas grave et c'est pas toi. Tu veux qu'on s'appelle ce soir, ou que je passe avec de quoi manger ? » Pas de solution miracle. De la présence.

    Ce qui aide aussi, c'est de prévoir tout ça avant. Pendant la négociation, parlez de l'après : est-ce que l'un·e de vous a tendance à droper ? Qu'est-ce qui vous fait du bien dans ces moments-là ? Qui appelle qui, et quand ? C'est la base de l'aftercare, qui ne s'arrête pas à la fin de la scène.

    Et si tu es seul·e (partenaire d'un soir, relation à distance, partenaire qui n'est pas disponible), prépare ton propre kit : ton plat réconfort, une série que tu aimes, un·e ami·e à qui tu peux dire « j'ai besoin de compagnie ce soir » sans forcément tout expliquer.

    Quand ce n'est plus « juste » un drop

    Le drop est passager. Il s'estompe en quelques jours, surtout quand il est accompagné. Certains signes méritent pourtant qu'on s'y arrête :

    • ça dure, ou ça s'aggrave au lieu de s'alléger ;
    • tu n'arrives plus à dormir, à manger ou à aller travailler ;
    • la scène a réveillé des souvenirs douloureux ou un ancien trauma ;
    • tu te sens en danger, ou tu as des idées noires.

    Dans ces cas-là, parle à un·e professionnel·le de santé, idéalement quelqu'un qui connaît le BDSM ou qui ne le juge pas. Et si tu as des pensées suicidaires, le 3114 (numéro national de prévention du suicide, gratuit, 24 h/24) est là pour toi, tout de suite.

    Il y a aussi une différence entre un drop et une scène qui s'est mal passée. Si ton malaise vient de quelque chose qui n'avait pas été négocié, d'une limite franchie, d'un safe word ignoré, ce n'est pas un drop. C'est une violation du consentement, et tu as le droit de la nommer comme telle.

    Sécurité et consentement : l'après fait partie de l'accord

    Le drop ne veut pas dire que tu as mal consenti ou que tu t'es trompé·e. Mais une scène négociée inclut ce qui se passe après : qui prend soin de qui, comment, et pendant combien de temps. Ça vaut pour les deux rôles.

    Si ton ou ta partenaire disparaît après une scène intense, refuse de parler de ce qui s'est passé ou te reproche ta réaction, c'est une information importante sur la sécurité de votre relation.

    Et si pendant un drop tu as envie de tout arrêter, tu en as le droit. Tu en as le droit aussi quand ça va bien. Mais laisse-toi quelques jours avant de décider, si tu peux.

    Un drop, ça passe. Ça demande juste un peu de douceur, de ta part et de celle des gens qui t'entourent. Et avec le temps, beaucoup de pratiquant·es apprennent à le voir venir, et à le traverser sans en avoir peur.

    Cet article a une visée éducative : il ne remplace pas l’avis d’un·e professionnel·le de santé. En cas de danger immédiat : 17 ou 112. Pour tout le reste, la page Besoin d’aide ? rassemble les services à contacter.

    Étiquettes

    Rédigé par Clément et l’équipe Black Bond. Relu avec des spécialistes quand c’est le cas, signalé article par article. Qui écrit, qui vérifie

    Sources (5)
    1. Sprott R. A., Randall A., « Black and Blues: Sub Drop, Top Drop, Event Drop and Scene Drop », Journal of Positive Sexuality, 2, 53-61, 2016. lien
    2. Sagarin B. J., Cutler B., Cutler N., Lawler-Sagarin K. A., Matuszewich L., « Hormonal Changes and Couple Bonding in Consensual Sadomasochistic Activity », Archives of Sexual Behavior, 38, 186-200, 2009. lien
    3. Ambler J. K., Lee E. M., Klement K. R. et al., « Consensual BDSM Facilitates Role-Specific Altered States of Consciousness: A Preliminary Study », Psychology of Consciousness: Theory, Research, and Practice, 4(1), 2017.
    4. Easton D., Hardy J. W., The New Topping Book, Greenery Press, 2003.
    5. Numéro national de prévention du suicide : 3114. lien

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