Une soirée, deux ou trois verres, et à un moment tu te rends compte que tu ne sais plus trop où vous en êtes, toi et l'autre personne. Pas besoin d'avoir vécu quelque chose de grave pour reconnaître cette sensation. C'est l'un des scénarios les plus courants qui soient. Et c'est justement parce que c'est courant qu'on en parle si peu, franchement.
L'alcool fait partie de la vie sociale de beaucoup de gens, et de pas mal de premières fois. On ne va pas te faire la morale là-dessus. Mais on va être très clair·es sur ce qu'il change au consentement.
Pourquoi ça compte
Parce que l'alcool est, de loin, la substance la plus présente dans les agressions sexuelles facilitées par une substance. Pas le GHB des faits divers : l'alcool, bu volontairement.
L'ANSM publie chaque année une enquête nationale sur ces agressions. Dans les résultats 2022, elle distingue deux situations. La soumission chimique, quand quelqu'un administre une substance à la victime à son insu. Et la vulnérabilité chimique, définie comme "l'état de fragilité d'une personne induit par la consommation volontaire" d'une substance, qui la rend plus vulnérable à une agression. Sur 1 229 cas retenus cette année-là, 346 relevaient de la vulnérabilité chimique, et l'enquête souligne "la place prépondérante de l'alcool et du cannabis" dans ces cas. Ses auteur·ices en tirent une conclusion : il faut éduquer le grand public à l'altération du consentement sous substances.
C'est exactement ce qu'on fait ici.
Ce que l'alcool change, concrètement
L'alcool ne fait pas que "désinhiber". Selon la quantité, la personne, la fatigue, ce qu'elle a mangé, il ralentit la compréhension, brouille la mémoire, altère l'équilibre et la capacité à réagir vite. Or le consentement demande tout ça : comprendre ce qui se passe, savoir ce qu'on veut, pouvoir le dire, et pouvoir changer d'avis.
Soyons clair·es sur un point : ce qui compte n'est pas le nombre de verres. Deux personnes peuvent boire la même chose et être dans des états complètement différents. Ce qui compte, c'est si la personne en face de toi est encore capable de :
- comprendre ce qui se passe et avec qui ;
- dire ce qu'elle veut, et ce qu'elle ne veut pas ;
- changer d'avis, et le faire comprendre.
Si l'une de ces trois capacités est en train de lâcher, un "oui" ne veut plus dire grand-chose, même prononcé sincèrement.
Les signaux qui doivent t'arrêter
Certains signes ne laissent aucune place au doute. Si la personne :
- titube, a du mal à tenir debout ;
- parle de façon confuse, répète, perd le fil ;
- vomit ou a vomi ;
- s'endort, "part" par moments, a les yeux qui se ferment ;
- ne semble plus savoir où elle est ou qui tu es ;
alors il n'y a pas de consentement possible. Pas de zone grise ici. La seule chose à faire, c'est prendre soin d'elle : de l'eau, un endroit sûr, un·e ami·e à prévenir, et les secours (15 ou 112) si elle est inconsciente ou si tu t'inquiètes pour sa santé.
Endormie ou inconsciente, c'est non
Une personne qui dort ou qui a perdu connaissance ne peut pas consentir, peu importe ce qui a été dit plus tôt dans la soirée. Un "oui" donné à 22 h ne vaut pas pour 3 h du matin.
Et quand c'est moins évident ?
Entre "un verre de vin au dîner" et "ivre au point de ne plus tenir debout", il y a une grande plage. C'est là que les gens se sentent perdus.
La règle qui marche, en vrai, c'est la plus simple : dans le doute, on s'arrête, et on demande. Et si le doute persiste après avoir demandé, on remet à plus tard. Ce n'est pas toi qui gâches l'ambiance en faisant ça. C'est toi qui t'assures que ce moment est vraiment partagé, pas subi par quelqu'un qui n'était plus en état de le refuser.
Situation
Nora et Léa se sont rencontrées à une soirée. Elles se plaisent, s'embrassent, et Léa propose qu'elles rentrent ensemble. Nora a beaucoup bu, elle rit fort, elle dit oui. Dans le taxi, elle s'endort à moitié sur l'épaule de Léa. Arrivée chez elle, Léa lui donne de l'eau, lui prête un tee-shirt, et lui propose de dormir. Le lendemain, elles prennent un café. Si l'envie est toujours là à jeun, il y aura d'autres soirs.
Remettre à plus tard ne coûte presque rien. Se tromper peut coûter énormément, à l'autre d'abord, et à toi aussi.
Et si c'est toi qui as bu ?
On pense souvent à la personne qui "profite" de l'alcool. Mais l'alcool agit aussi sur toi, que tu sois la personne qui propose ou celle qui reçoit la proposition.
Si tu as bu et que tu as envie de quelqu'un : ton jugement aussi est altéré. Tu lis moins bien les signaux, tu insistes plus facilement, tu entends plus volontiers un oui là où il y a un "bof". Un bon réflexe : si tu as assez bu pour ne plus conduire, demande-toi si tu as assez de lucidité pour être sûr·e que l'autre est partant·e.
Si tu as bu et qu'on te propose quelque chose : tu as le droit de dire "pas ce soir", même si tu en avais envie en début de soirée. Tu as le droit de dire oui à un baiser et non au reste. Et si quelque chose s'est passé alors que tu n'étais pas en état de choisir, ce n'est pas ta faute. Avoir bu n'est jamais un consentement.
Ce que dit la loi
Depuis la loi n° 2025-1057 du 6 novembre 2025, l'article 222-22 du Code pénal définit l'agression sexuelle comme "tout acte sexuel non consenti", et précise que le consentement doit être "libre et éclairé, spécifique, préalable et révocable" et qu'il "est apprécié au regard des circonstances". L'état dans lequel se trouve une personne fait partie de ces circonstances. Le texte ajoute qu'il n'y a pas de consentement en cas de "violence, contrainte, menace ou surprise".
Deux autres points du Code pénal méritent d'être connus :
- Avoir bu n'est pas une excuse pour l'auteur. L'article 222-24 prévoit au contraire que le viol commis par une personne "agissant en état d'ivresse manifeste" est une circonstance aggravante ;
- Droguer quelqu'un est aussi une circonstance aggravante. Le même article vise le cas où une substance a été administrée à la victime, à son insu, pour altérer son discernement ou le contrôle de ses actes.
On informe, on ne conseille pas : pour ta situation précise, un·e avocat·e ou une association d'aide aux victimes saura t'orienter.
Si tu as un doute sur ce qui t'est arrivé
Tu te réveilles avec des trous de mémoire, une sensation que quelque chose ne va pas, ou le souvenir d'un moment que tu n'as pas choisi. C'est déstabilisant, et c'est normal de ne pas savoir quoi en penser tout de suite.
Quelques ressources vérifiées :
- 116 006 (France Victimes) : gratuit, 7 jours sur 7 de 9 h à 19 h ;
- 3919 (Violences Femmes Info) : gratuit, anonyme, 24 h/24, tchat du lundi au vendredi de 13 h à 20 h ;
- 0 800 05 95 95 (Collectif Féministe Contre le Viol) : gratuit, du lundi au vendredi de 10 h à 19 h, pour toute personne ayant subi des violences sexuelles ;
- en cas d'urgence : 17, 112, ou 114 par SMS.
L'alcool ne rend personne coupable de ce qu'on lui a fait. Il rend juste la vigilance de chacun·e un peu plus précieuse, pour soi comme pour les autres.
